La vie est faite de marbre et de boue.
Nathaniel Hawthorne[1]
Le marbre a créé Rome.
Il contient aussi la mémoire de l’homme.
Giuseppe Penone[2]
Il y a longtemps que je voulais écrire un texte sur le travail de Marine Class. J’ai même fait plusieurs tentatives, toutes passées à la corbeille car, en les relisant, je découvrais chaque fois que je recourais à des expressions et à des clichés ressassés par les critiques d’art quand ils font semblant de s’intéresser à la démarche d’une plasticienne, réduisant son œuvre à des stéréotypes sexistes et Progressivement, au fil des ans, en visitant de temps à autre son atelier de La Chapelle-Basse-Mer, au milieu des cultures maraîchères de mâche ou de poireaux, non loin de la Divatte, petit affluent de la Loire, frontière désormais symbolique entre les anciennes provinces d’Anjou et de Bretagne, j’ai progressivement identifié ce qui fait la profonde originalité de la démarche de cette artiste dont les œuvres brisent et transcendent les trop faciles et réductrices approches et classifications genrées qui polluent la critique d’art actuelle. Pour être franc, ce sont ses travaux présentés à macparis printemps 2025 et les photographies de son installation Ce que nous disent les Roches, 2023-2024, qui m’ont convaincu de franchir le pas et reprendre cette tâche trop longtemps différée. J’ai découvert le travail de Marine Class en 2008, dans son atelier du Pré-Saint-Gervais, suite à sa candidature pour une exposition à la Galerie du Haut-Pavé. À l’issue de ma visite, je communiquai un avis favorable à mes deux collègues du À l’époque, les décisions étaient prises à l’unanimité des membres du comité. L’un d’eux ayant opposé un veto catégorique à sa sélection, il faudra attendre 2016 et l’éviction du juré réticent pour qu’elle puisse enfin présenter son travail quai de Montebello. Pour regrettable que fut ce retard de huit ans, il ne fut Marine Class est une artiste éclectique dans les techniques qu’elle met en œuvre, fine observatrice de la Nature, dont elle bouscule les normes et remet en cause la façon dont on la perçoit habituellement. Ses productions recourent aux Elle explore des territoires, proches ou lointains, dans lesquels elle prélève des échantillons de natures diverses. Elle se concentre notamment sur les traces, sur les vestiges d’une activité humaine, récente ou ancienne, et sur la façon dont elle a altéré son environnement. Dans sa relecture de ces éléments et dans leur transposition en œuvres plastiques, elle n’hésite pas à remettre en cause les échelles, mêlant allégrement macrocosme et microcosme, sans que le spectateur puisse discerner ce qui relève de l’intérieur des choses ou de leur extérieur. Elle voue un intérêt particulier pour les surfaces, lieux d’échange poreux entre des réalités habituellement irréconciliables, entre intimité et éloignement, entre constat objectif et narration poétique. * * * Une des caractéristiques les plus frappantes d’un grand nombre de productions en volume de Marine Class est le recours à des nervures anguleuses, à des arêtes vives délimitant des fragments imbriqués de surfaces planes. Le point de départ de cette omniprésence me semble être dans la pièce en métal argenté Reliefs de table, 2012, réalisée dans les ateliers Puiforcat, dans le cadre d’une résidence de la Fondation d’Entreprise Hermès, puis présentée, sur une nappe aux aspects jaspés, au Palais de Tokyo, l’année suivante, dans l’exposition Condensation. L’artiste s’exprimait alors sur sa démarche : « Le titre de l’objet est venu en premier, jouant sur la polysémie du mot relief : paysage / restes alimentaires / vestiges. Ma volonté était d’envisager cette pièce comme une nature morte où les objets domestiques traitent de la cérémonie du repas et sont mis en scène pour parler du temps. Après de nombreuses recherches, passant d’images en images, de références en lectures et filant l’idée du relief, l’analogie avec le mot récif s’est peu à peu infiltrée, dessinant alors la silhouette d’un broc échoué sur une mer de motif. Issue d’un croisement entre une cruche, un bateau, et un rocher, la sculpture est posée sur une nappe imprimée, placée sur une table. Cette nappe qui, elle aussi a connu divers états, ne cache pas ses similitudes Ces rhomboïdes enchevêtrés évoquent les macles[4] d’une improbable cristallographie. Je ne peux pas m’empêcher de faire le rapprochement avec les peintures romantiques de Caspar-David Friedrich, notamment celle, célèbre, Der Wanderer über dem Nebelmeer, 1818, mettant en scène un spectateur – l’artiste ? – de dos contemplant des cimes géométrisées émergeant des nuages, réflexion sur soi-même ou métaphore d’un avenir inconnu, et, plus encore, cette Mer de glace – Das Eismeer, 1824 – mettant en scène une forme de cataclysme quasiment tellurique[5]. On retrouve ces formes angulaires dans sa série des Cupules, 2015, qui fait référence à un terme que l’on retrouve en botanique, en anatomie, en géomorphologie, en archéologie, en embryologie, en architecture ou en fractographie… Dans tous les cas, il fait référence à un contenant et à un contenu, absent, à un plein et à un creux partageant la même origine physique mais différant dans leur aspect. Il en est de même de certaines structures en plâtre coloré de 2018, et du Relief affleurant, 2022, monumentale structure en béton dont l’intérieur, juste suggéré, est occulté, tourné vers la terre. Ce sont, cependant, ses récentes céramiques de 2024-2025 qui sont les plus emblématiques de cette démarche. Elles présentent une face supérieure avec des arêtes aiguës, mate, imprimée de motifs marbrés, et un avers de couleur uniforme, bosselé, tout en rondeurs et vernissé. Posées sur une glace, avec une Deuxième caractéristique essentielle du travail de Marine Class, le recours aux marbrures. Dès 2016, dans son exposition à la Galerie Haut-Pavé, elle montrait de petites tablettes en plâtre, colorées dans la masse, bigarrées, comme jaspées, portant un menu objet en céramique, issu d’un improbable cabinet de curiosités. Chacune de ces étagères improvisées était associée à un dessin à la mine de plomb. Plus tard, en 2017, son intervention in situ, à Mayenne, Faire peau neuve, poursuivait dans cette même voie. Elle y faisait revivre un mur lépreux en le couvrant de lamelles de plâtre teinté dans de couleurs tendres, Simultanément, dès 2015, Marine Class s’appropriait l’ancienne technique artisanale de production du papier marbré, utilisé notamment en reliure, dont les veinures imitent celles du marbre ou d’autres roches semi-précieuses. Elle consiste à réaliser un dessin par flottation de pigments dans une cuve, à la surface d’un liquide puis transférer – imprimer, en quelque sorte – le dessin En 2015, lors de sa résidence 2Angles, à Flers-de-l’Orne, Marine Class réalisait une grande installation en bois peint, papier marbré et Plexiglas imprimé qui, dans un style néo-classique, donnait raison à Giuseppe Penone tel qu’il s’exprime dans la citation en tête de cette contribution. Plus tard, en 2021, elle installait son atelier sur le toit du théâtre de Saumur et invitait le public à l’aider à imprimer, à la cuve, de grandes laizes de soie de 150 x 300 cm… Tout comme pour les pages de garde et les plats-papier des reliures traditionnelles, les surfaces marbrées produites par Marine Class semblent découpées dans un tissu potentiellement infini. Ce seraient des all-over dotés d’un pouvoir onirique qui en fait le miroir de nos propres songes. Leur spectre coloré, joyeux, acidulé, festif, les place cependant aux antipodes de l’austérité des volumes conservés dans des bibliothèques tout comme des couleurs souvent criardes des compositions des minimalistes étatsuniens qui se revendiquent de cette mouvance. Nous sommes, chez notre artiste, dans des registres de teintes souvent assourdies, pastellisées, jamais agressives, mais pourtant affirmées, libres de toutes contraintes, ce qui faisait écrire à Hélène Cheguillaume, en octobre 2016 : « […] sa palette ne semble admettre ni frontière, ni trajectoire prédéfinie, laissant chaque coloris prendre la place qui lui revient, en écho aux propriétés qui lui sont propres[9]. » Un troisième aspect important dans les œuvres de Marine Class réside dans leur potentiel génésique. Nous avons déjà vu comment les macles de ses œuvres en volume, notamment des céramiques de 2024-2025, font référence à un phénomène de croissance par agglutination de cellules mères cristallines, lequel n’aurait été interrompu que par une décision arbitraire de l’artiste. Il en est de même de ses marbrures dont le processus générateur n’est stoppé que par une volonté discrétionnaire de la dea ex machina qu’est la plasticienne.<§p> Ce sont, cependant, ses dessins sur papier qui illustrent le mieux son intérêt pour les développements organiques ou minéraux. Voire à la palingénésie[10]. Plus récemment, dans des grands dessins au feutre noir sur papier, sans titre, de 2025, Marine Class développe, autour d’un ou deux noyaux lacunaires blancs, laissés en réserve sur la page, des juxtapositions d’un motif unique, sorte de Enfin, dernier point d’importance dans la production de Marine Class, ses structures volantes. Elles s’inscrivent dans la descendance des travaux utopiques, mais prémonitoires, de Léonard de Vinci, notamment de ses projets de vis aérienne et de machines volantes[13] ou de son étude du vol des chauves-souris[14]. Elles partagent beaucoup de points communs avec les œuvres que j’ai Une des plus anciennes de ces œuvres est Amporelles, 2014, une grande manche à air en toile de spi marbrée et cousue, mise en forme par le seul souffle du vent, sans la moindre structure interne. Elle tient son nom d’un amas rocheux, La Pierre des Amporelles, de l’Île d’Yeu dont, selon les caprices Toujours en 2019, Chrysalide, en osier, soie marbrée à la cuve et fil électrique gainé en raphia, appartient à la famille des œuvres organisées en macles que nous avons déjà longuement évoquées. Dans cette pièce, les arêtes en osier jouent un rôle similaire à celui des plombs et des barlotières dans un vitrail, Enfin, toujours dans le registre des sculptures volantes de Marine Class, on ne peut ignorer son installation Valer[15], réalisée pour la chapelle des Ursulines d’Ancenis, en 2021. Dans cette œuvre, elle utilisait des nasses de pêche en osier, de dimensions et formes diverses, suspendues à la voûte en berceau de l’édifice. On pouvait penser à une escadrille d’antiques aéronefs en vol piqué, à des * * * Les dimensions volontairement réduites de ce texte ne m’ont permis de décrire et commenter que quelques aspects, certes représentatifs et essentiels, du travail de Marine Class. Je n’ai pas, par exemple, abordé ses travaux à quatre mains avec Blandine Brière ou avec son compagnon Pierre-Alexandre Remy, ni sa participation au collectif des Fondeurs de roue et à son manège qui revisite la J’ose espérer que ces quelques lignes, qui soulignent l’intelligence et la sensibilité de notre artiste, sa douceur persuasive et son ouverture au monde, ont échappé aux stéréotypes trop souvent associés aux travaux des plasticiennes, qu’elles ont démontré que les œuvres de Marine Class ne peuvent en aucun cas entrer dans la catégorie aussi stupide que dépréciative des travaux de filles… Louis Doucet, juin 2025 ________________________________________________ | ||||||||||||||||
